L’EFFET DUNNING-KRUGER

Les Pratiques de Fiabilisation des Interventions (PFI) ont mauvaise réputation : on les associe souvent aux novices, à ceux qui débutent encore et qui doivent apprendre les bons réflexes. C’est une erreur de casting. Le vrai public cible des PFI, ce sont ceux qui ne doutent plus.

Le danger, sur le terrain, ne vient pas de celui qui lève la main parce qu’il ne sait pas. Il vient de celui qui a arrêté de la lever parce qu’il pense savoir. Et en sûreté nucléaire, ce basculement est rarement spectaculaire : c’est un glissement lent, presque confortable, qui s’installe avec les années d’expérience.

Ce que Dunning et Kruger ont mis en évidence

En 1999, Dunning et Kruger publient un constat resté célèbre : les personnes les moins compétentes sur un sujet ont tendance à surestimer leurs capacités, précisément parce qu’elles n’ont pas encore les connaissances nécessaires pour identifier leurs propres limites. À l’inverse, les experts confirmés ont une conscience plus fine de la complexité du sujet, et donc plus de réserve sur leurs propres certitudes.

Des travaux plus récents (notamment les répliques statistiques pointant un effet de régression vers la moyenne) ont nuancé la portée du modèle original. Le débat académique n’est pas clos. Mais sur le terrain, en intervention, le mécanisme reste terriblement opérant : ce n’est pas un problème de courbe statistique, c’est un problème de comportement humain face à la routine.

La zone de danger : entre « je débute » et « je sais »

Le novice pose des questions parce qu’il sait qu’il ne sait pas. L’expert confirmé continue à douter parce qu’il sait précisément ce qu’il ne maîtrise pas. Entre les deux, il y a une zone intermédiaire, courte mais dangereuse, où l’on en sait juste assez pour ne plus se poser de questions. En sûreté nucléaire et en radioprotection, elle a un vocabulaire bien reconnaissable :

« Je connais cette procédure par cœur, pas besoin de la relire. »

« J’ai déjà fait ça cent fois. »

« Le briefing, c’est surtout utile pour les nouveaux. »

« On n’a jamais eu de problème avec cette manip, pas la peine de sortir la fiche de poste. »

« Je sais où sont les zones à risque, je n’ai pas besoin de refaire le tour. »

Ce ne sont pas des phrases d’incompétents. Ce sont des phrases de gens compétents qui ont basculé, sans s’en rendre compte, du côté de la certitude. Et c’est bien ce qui les rend dangereuses : elles sonnent comme de la maîtrise, alors qu’elles signalent l’inverse.

Comment repérer qu’on y est soi-même

Le piège, avec cette zone, c’est qu’on ne la voit jamais de l’intérieur, sinon on n’y serait plus. Quelques signaux qui doivent alerter : vous ne relisez plus une procédure que vous « connaissez », vous trouvez les rappels de sécurité redondants pour vous personnellement, vous formulez vos objections en interne plutôt qu’en réunion, vous mesurez votre expérience en années plutôt qu’en vigilance. Aucun de ces signaux n’est grave isolément. Leur accumulation, si.

Pourquoi les PFI ciblent précisément cette population

Une PFI n’est pas un outil pour rattraper un manque de compétence technique. C’est un dispositif pour réinjecter du doute au bon moment, précisément quand l’expérience a tendance à le faire disparaître. Elle ne s’adresse pas à l’ignorance, elle s’adresse à la certitude.

PratiqueCe qu’elle vient réinjecter
Auto-contrôle croiséUn second regard qui casse l’automatisme
Minute d’arrêtUne pause volontaire avant le geste « connu par cœur »
Briefing / débriefingUne remise à plat systématique, y compris pour les habitués
Droit et devoir d’alerteLa possibilité de dire stop, même loin de la hiérarchie
Analyse des presqu’accidentsUn rappel que la routine n’a jamais garanti l’absence de risque

Ce qui rend ces pratiques efficaces, ce n’est pas leur sophistication. C’est qu’elles s’imposent à tout le monde, y compris et surtout à ceux qui sont convaincus de ne pas en avoir besoin.

Le vrai signe d’expertise

Le novice doute parce qu’il ne sait pas. Le danger, c’est quand on en sait juste assez pour ne plus poser de questions. L’expert doute parce qu’il sait.

Le vrai signe d’expertise n’est pas la certitude. C’est la capacité à savoir sur quoi continuer à douter.